Mars 2019

Chiffons propres – chiffons souillés - mars 2019

On entre enfin.
L’espace est infini, encombré de débris et de déchets, de vestiges passés, de palettes, de clims et de câbles brûlés. De nombreux extincteurs périmés sont regroupés dans un coin. La lumière est douce et diffuse, constante. La cathédrale bétonnée nous accueille dans son immensité, l’écho résonne.

On dirait qu’ils sont partis du jour au lendemain, laissant prospectus, affichettes du comité d'entreprise, mouchoirs et outils derrière eux. Les trousses à pharmacie sont encore pleines.

« Membre sectionné » lit-on.

L'axe principal débouche sur de multiples espaces et de multiples étages.
Au centre, des chaines pendent, au bout une télécommande, un pont roulant industriel domine.

« 60 kn »

Certains sols sont carrelés, certaines portes sont vitrées. Certains murs témoignent.
On observe des empreintes sombres de poussière reprenant les motifs d'anciens compteurs électriques ou encore de tuyaux. On les suit.
On traverse un vaste trou noir, trappe permettant d'accéder à l'étage inférieur, autrefois laboratoire.
Au bout de la rue, le soleil saillant transperce les vitres à moitié brisées, le sol scintille.
Des fils forment des noeuds au-dessus de nos têtes, des ombres nous survolent furtivement.
La brise printanière atteint nos visages, l’odeur de la ville sent le pot d’échappement, les klaxons hurlent. La vie est dehors.
Battement d'ailes et discussions contemplatives bruissent nos passages rêveurs.
Il y a des couleurs de partout, du rouge, du jaune, du blanc. Elles sont passées et écaillées. Mais surtout, la rouille domine.
Au sol, on devine des traces colorées. Vert ?
On aperçoit un tag en forme de cœur, au centre « love ».
À la gauche de ce dernier, un vaste espace entièrement vide et calciné. Au fond, un lavabo, seul. On ouvre le robinet, un filet d'eau noir s'écoule. Au plafond, les IPN ont des airs de rosettes de léopards. Orange, noir, blanc.
On apprendra quelques mois plus tard qu'on y a mis le feu intentionnellement il y a quelques années.
On sort.




En face, on imagine le magasin où les ouvriers venaient emprunter des outils. L’atelier est divisé en deux. Nous devons nous diriger vers une porte située à l’extérieur, sur notre droite, pour rentrer dans cette salle aux étagères monumentales. On est tout petit.
Elles sont agglutinées derrière cette paroi de laine de verre, de poussière et de rouille. Leur structure est métallique. Dans l’une d’entre elles, un pigeon mort. Sa carcasse est sèche, il reste quelques plumes.

En revenant dans l'espace principal nous découvrons par terre des cicatrices d’accidents et d’usures. Le béton se rappelle, nous on invente; accident de transpalette, chutes de matériaux, d’outils.
Des tôles informes rythment nos déplacements. Elles sont toutes rouillées mais certaines pliées, plates, d'autres ondulées ou cabossées. D’anciens meubles rongeaient par le temps sont encastrés dans une paroi de tôle pour former un mur. Le métal est partout. La poussière aussi, elle semble avoir mille ans.
Au-dessus de nos têtes, un palan rouge couleur Ferrari nous observe, sa chaine arrive à notre hauteur, le moteur semble si épuisé. Face aux fenêtres, deux IPN au milieu d'une grande ouverture. À leur sommet, deux clims noires de gras, de poussières et d'années écoulées. À côté, le palan jaune numéro 2. Sa barre fine supérieure est tordue. Accident ?

Des tuyaux sortent du sol. Il y a un trou d'environ 20 centimètres de diamètre à moitié obstrué par un sachet plastique noir ressemblant à un sac-poubelle. Probablement l'ancienne évacuation d'eau. Des pellicules de gras jonchent le béton. Notre regard est alors happé par une mousse jaunâtre orangée séchée cachant les trous et limitant les infiltrations.
Nous empruntons enfin l'escalier. Ses rambardes sont jaunes, il y a une première plateforme, on surplombe l'usine, on continue de monter. La seconde plateforme nous fait arriver à l'étage, où un nombre incalculable d'étagères nous accueillent.
Elles ont toujours une structure métallique mais sont en bois. Il est sec et courbé, presque carbonisé. Elles ont l'air d'avoir été chahutées dans le déménagement, elles sont en plein milieu de l'espace, par ci, par là.

La poussière semble avoir deux mille ans.

Un vieux transpalette est figé pas très loin, il a perdu ses couleurs et ne roule plus. Dans un angle, un cylindre in déplaçable. Surement un reste de cheminée. On sait déjà qu'on en fera une table basse. En hauteur, toujours des câbles et des ventilateurs.

On trouve un trousseau de clés – rouillé –
Où sont les serrures ? Qu'ouvrent-elles ? Pourquoi sont-elles ici ?

Il y a des fenêtres fibrées. À gauche, ce que l'on appelle aujourd'hui «la cage», une grande pièce à la structure métallique – toujours – démunie de toiture et à la porte coulissante. Quelqu'un se prend les pieds dans le sabot.

On trouve un pot de peinture jaune. Le même que les rambardes.

Sous la toiture semi-transparente, on entend des cris rauques, le pigeon n'a aucune chance. Pendant quelques instants nous restons immobiles, spectateurs d'une fin tragique. Des plumes s'envolent, le gabian ricane, le calme revient.

Port du casque obligatoire – juillet 2019

Une brume légère et rafraîchissante plane. Un vrombissement se fait entendre. Des claquements métalliques sonnent, de l'eau noire s'écoule le long des parois grisâtres. Les quelque 12 mètres de hauteur de murs se font karchériser, l'air s’assainit.
Au sommet des trois étages d’échafaudage, une personne munit de lunettes de protection lave infatigablement les flocons de poussière accumulés sur ces 60 dernières années. Les récentes fiantes de pigeons y passent aussi.
En bas, une autre personne reste attentive aux signes et indications de la première afin d'avancer la bête métallique stratégiquement et efficacement. Pas très loin, des échafaudages plus petits sont disposés au-dessous des fenêtres. Des duos s'alternent pour finir de casser les vitres à moitié brisées. Il faut enlever le verre bien sûr, mais aussi ce vieux mastic intemporel qui s'accroche ardûment. Il est là depuis si longtemps.
Tous les moyens sont bons ; marteaux, burins, barres métallique. Des cadres en polycarbonate se préparent à prendre leur place. Les pigeons ne rentreront plus. Dans ce qui est devenu aujourd'hui le stock commun, un atelier de découpe de verre à prit position. - La forteresse est un gruyère, il faut remplacer rapidement les vitres de la Tour des Ouvriers, sinon le nettoyage sera interminable.
On se munit de gants, de lames de coupe, d'essence et l'atelier improvisé coupe, casse, brise. Une micro chaine apporte ces trophées à l'endroit dit. Feuille de laurier, mastic, cales, la pose de vitres peut commencer. Plus loin, au milieu de la grande rue, les disqueuses transpercent l'atmosphère. Les anciennes canalisations tombent, on les met de côté. Elles serviront peut-être. Climatiseurs et ventilateurs rejoignent le tas destiné à la déchetterie, des câbles électriques vétustes sont mis de côté. On découpe, dépose, trie, jette. Dans les escaliers de la tour, on monte et descend des seaux d'eau. Masque sur le nez, pantalons retroussés, un ballet de raclettes enflamme les 3 étages. Une autre personne tient un karsher et du sol au plafond en passant par les murs, tout s'en va. Des copeaux bleus, verts, rouges forment des monticules sur les marches inondées avant d'être chassés quelques étages en dessous.
On en a plein les cheveux et on ne voit plus à 2 mètres. Nos lunettes sont embuées. En redescendant les escaliers pour aller boire un verre d'eau, on peut voir posé au sol des tubes noirs à liseré bleu, neufs, prêt à l'emploi, proprement enroulés. Dans un coin posé par terre ou sur une chaise ; une scie à métaux, une clé à molette, un mètre et divers raccords. Le réseau d'eau de l'usine est en cours. Ils montent et descendent inlassablement de l'échelle, tire, visse, serre, teste. Ça fuit. L'arrivée d'eau se trouve à 50 mètres de leur poste d’exécution. Alors ça dévisse, desserre, recommence avant de retenter, encore. Ils sont deux, parfois quatre.
La jeune et récente fourmilière s'active, infatigable. Aucune mission n'est insurmontable.

2 B Frit confit - Mars 2020

L'annonce tombe, enfermement exigé. Ça accourt dans les gares et sur les quais pour partir s'isoler à la campagne, en famille, entre amis, rejoindre son amour, loin du chaos citadin et des espaces qui deviennent trop vite petits. Nous, on accourt vers Pillard. Havre de paix, terre des possibles.
On a tellement à faire, on se surprend à se réjouir de cet enfermement. On va enfin pouvoir avancer tout ce qui a été entamé, peut-être même finir ? Ces derniers mois ont été prolifiques ; le circuit d'eau a été installé, les câbles des néons raccordés, les étagères monumentales disquées, les cloisons de tôles tombées, les trous comblés, les fenêtres posées, les débris jetés, la porte hissée et les armoires déplacées.
On peut dire que l'atelier est là, prêt, mais il nous manque à poser du verre feuilleté, à finir notre dernière cloison et puis à assainir et rafraîchir considérablement les peintures, pour notre moral. Des chantiers s'opèrent sous fond d'IAM. On repeint plafonds, IPN, palans, murs, rambardes, compteurs électriques, tuyaux, placos. Tout y passe. Tout ce qui pourrait nous rappeler l'usine, avant.
Gris, gris anthracite, rouge, blanc, jaune, bleu.
L'échafaudage est monté, les camions de peinture préparés, bleus de travail enfilés, on s'élève près des plafonds. On est proche des tôles, il fait chaud. De temps en temps, on nous apporte des plantes. On prend soin d'elles, elles prennent soin de nous. On arrose, on cultive, la menthe fane, la roquette pousse. Jour après jour, notre jardin s'agrandit. À la nuit tombée, les dés s'entrechoquent et les cartes tombent – 100 pique – Une piste de dés à base de chambre à air est posé sur une feutrine rouge, flamboyante. On entend les rires résonner depuis la Nef. On va se coucher.
Le matin on réenfile nos bleus. Les magasins de bricolage étant fermés, on réfléchit entre deux séchages de peinture à la manière de réemployer nos matières premières pour en faire des objets fonctionnels. Les idées fusent ; bancs, tables, jardinières, bar perché, fenêtres, tri sélectif. On ne pourra peut-être pas tout faire, mais notre premier vrai besoin est la construction de fenêtres pour remplacer ces plaques de polycarbonates fixées depuis la première heure.
On réfléchit aussi à la quantité de nos déchets. Dans un lieu comme ici, ça va vite. Il faut inventer un tri sélectif, intuitif et déplaçable seul. Il s'appellera le Triard ; un caddie recouvert de bois et divisé en trois bacs. Verre – carton – poubelle. Ces deux chantiers trouvent ces chefs de fil et s'effectuent. Tous les jours, le four chauffe et la gazinière fume. Une douce odeur provençale se diffuse à peu près partout. La concentration devient difficile à tenir.
Aujourd'hui ce sera pizza et cookies maison. Aujourd'hui et tous les autres jours. Et puis quand on en a marre de la peinture, de l'odeur des produits diluants ou encore des blagues des autres, on s'isole. Un brûle du bois, un autre mémorise le feu, la dernière empreinte des surfaces. On se retrouve toujours le soir, il reste de la pâte à pizza et surtout c'est l'heure de jouer. Yam – 421 – Contrée – Tarot.
Des visages familiers sont parfois de passages. Certains fuient l'isolement, d'autres viennent travailler ou bien nous voir. On est très peu, mais efficaces. Cet enfermement a des parfums de colonie de vacances. De temps en temps, le champ d'en face brûle. Acte chamanique ? Pétard ? Bris de verre au soleil ? L'inquiétude des premières odeurs de fumée laisse progressivement place à de l'attractivité.
Le temps est suspendu, comme arrêté. On sent l'odeur iodée de la mer, odeur habituellement inexistante sur le boulevard de Plombières. Les bateaux amarrés se lancent dans un concert retentissant. Il est 20h. Le calme est bruyant. Les voitures se sont envolées, les oiseaux sont revenus. Leur chant sonne clair. Aucune autre agitation vient les perturber. Le tumulte incessant de la ville s'est éteint. Certains oiseaux à queues rouges ont pris leur quartier dans un des ateliers. L'air est doux. On a le temps et le droit de s'ennuyer.